Concilier épanouissement économique, santé maternelle et stabilité du foyer s’impose comme un enjeu important du développement en Guinée. Longtemps cantonnée à la sphère privée ou abordée sous un angle essentiellement sanitaire, la planification familiale tend progressivement à s’affirmer comme un levier transversal, à la croisée des politiques publiques, des dynamiques communautaires et des choix individuels.
Pourtant, les indicateurs restent préoccupants. Moins de 15 % des femmes et des filles utilisent des méthodes contraceptives modernes dans le pays. Cette faible prévalence s’explique notamment par le poids des normes sociales, les idées reçues et certaines résistances culturelles. Les utilisatrices peuvent être confrontées à la stigmatisation et à des perceptions associant la contraception à des comportements contraires aux valeurs morales ou religieuses.
À ces obstacles s’ajoutent le manque d’informations fiables, la crainte des effets secondaires, l’analphabétisme et, dans certains cas, l’influence des conjoints.
Selon Today’s Women International Network/RIFA, 55 % des centres de santé en Guinée n’offrent pas de services de planification familiale. Le déficit d’accès aux services de santé reproductive demeure ainsi un enjeu majeur.
Dans certaines communautés, la contraception est également présentée comme incompatible avec les préceptes religieux ou comme susceptible d’encourager la débauche. Ces perceptions constituent, selon plusieurs acteurs, des obstacles à la promotion de la planification familiale.
De l’autonomie économique des femmes aux décisions des collectivités locales, en passant par l’expertise médicale et le regard des leaders religieux, plusieurs acteurs sont aujourd’hui appelés à contribuer au débat sur l’espacement des naissances.
Dans ce reportage, cinq regards permettent d’examiner la place de la planification familiale dans différents secteurs de la société guinéenne.
Entrepreneuriat féminin : un outil de gestion et d’anticipation
Pour les femmes évoluant dans le secteur privé, l’accès aux services de santé reproductive peut avoir des conséquences sur l’organisation de leur activité et la pérennité de leur entreprise.
Aïssatou Amadou Baldé, PDG et gérante de l’entreprise Kakouma Agro-Tech à Labé, considère la maîtrise de la fécondité comme un facteur pouvant contribuer à une meilleure organisation de sa vie professionnelle et familiale.

« Pour moi, la planification familiale est un véritable outil de gestion et d’anticipation. Elle me permet de mieux organiser ma vie personnelle et professionnelle, de planifier mes grossesses et de consacrer suffisamment de temps et de ressources au développement de mon entreprise. Cela m’aide également à mieux gérer mes finances et à concilier mes responsabilités avec mes ambitions professionnelles. Planifier sa famille, c’est aussi se donner les moyens de mieux planifier son avenir », explique-t-elle.
Interrogée sur les conséquences financières que peuvent avoir des grossesses non planifiées ou très rapprochées sur une jeune entreprise, elle évoque notamment le risque d’une baisse de revenus.
« Oui, cela peut représenter une difficulté importante, surtout pour une jeune entreprise qui dépend fortement de la présence et du travail de sa promotrice. Une grossesse non planifiée ou des naissances très rapprochées peuvent entraîner des dépenses supplémentaires, une diminution du temps consacré à l’activité et parfois même une baisse de revenus. Cela signifie que la femme peut réussir avec la pratique de la planification familiale. Avec une bonne organisation, un soutien familial et une planification adaptée, elle peut protéger à la fois sa santé, sa famille et son entreprise », souligne-t-elle.
Face aux pesanteurs sociales et à l’incompréhension de certains proches, la cheffe d’entreprise évoque également les réticences culturelles auxquelles peuvent être confrontées les femmes entrepreneures.
« Oui, comme beaucoup de femmes, il peut arriver de faire face à certaines remarques ou incompréhensions de l’entourage. Certaines personnes pensent que la priorité d’une femme doit uniquement être la maternité. Personnellement, j’estime qu’une femme peut être à la fois une bonne mère, une épouse et une entrepreneure. Espacer les naissances est une décision responsable qui permet de mieux prendre soin de ses enfants, de préserver sa santé et de construire progressivement son avenir professionnel. Avec le temps, lorsque les résultats sont visibles, l’entourage comprend souvent mieux nos choix », note la PDG de Kakouma Agro-Tech.
À l’endroit des jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat, elle recommande de ne pas renoncer à leurs ambitions en raison des contraintes liées à la maternité.
« Je lui dirais de ne pas abandonner son ambition à cause de cette peur. La maternité et l’entrepreneuriat peuvent être conciliés avec une bonne organisation et un entourage favorable. Elle doit apprendre à planifier ses activités, à gérer ses finances, à déléguer certaines tâches lorsque cela est nécessaire et surtout à prendre des décisions concernant sa santé et sa maternité en fonction de ses projets et de ses besoins. C’est là que la PF doit intervenir. Mon conseil est donc simple : osez entreprendre, planifiez votre avenir et ne pensez pas que devenir mère signifie renoncer à vos rêves. Une femme peut prendre soin de sa famille tout en construisant une entreprise prospère. »
L’engagement des élues locales : inscrire la santé reproductive dans l’action municipale
Au niveau local, les collectivités territoriales sont également confrontées aux conséquences de la croissance démographique. Pour Mariama Ciré Diallo, vice-maire de la commune urbaine de Labé et seule femme membre de l’exécutif communal, la planification familiale présente des enjeux à la fois économiques et sociaux.

« Moi, je pense que l’importance peut être évaluée sur deux plans qui sont économique et social. À mon avis, une femme qui peut espacer ses naissances est une femme en meilleure santé, plus forte mentalement, plus autonome et plus à même de mener une activité génératrice de revenus ou de s’investir dans la vie de la cité. De plus, cela permet à nos familles de mieux investir dans l’éducation de nos enfants et la santé de chacun d’eux, réduisant ainsi la pauvreté au niveau local », estime-t-elle, avant de préciser : ‘’sur le plan de la mortalité maternelle et infantile, permettre aux femmes de planifier leurs grossesses permet d’éviter les grossesses précoces ou rapprochées. En plus, lorsque nous maîtrisons notre démographie au niveau local, la mairie pourra mieux planifier les infrastructures, que sont les écoles, les centres de santé et autres’’.
Sur l’implication des élues locales dans la promotion de ces questions au sein du conseil communal, Mariama Ciré Diallo estime que les femmes occupant des responsabilités publiques peuvent jouer un rôle d’intermédiaire entre les populations et les instances décisionnelles.

« Notre rôle, c’est bien évidemment de porter la voix des femmes qui souffrent souvent en silence du manque d’accès aux services de santé. À travers des échanges, des forums, etc., on peut montrer l’exemple, briser les tabous et veiller à ce que la planification familiale devienne un sujet prioritaire dans les débats municipaux », soutient-elle.
Concernant l’intégration de la santé reproductive dans la planification budgétaire municipale, la vice-maire de Labé entend porter ce plaidoyer auprès de l’exécutif communal.
« Je rappelle que nos commissions de travail viennent d’être créées et responsabilisées. J’en parlerai à l’exécutif, qui a le pouvoir décisionnel, pour que concrètement notre plaidoyer vise à inscrire la santé de la reproduction et la planification familiale directement dans le Plan de développement communal (PDC) et dans le budget annuel de la mairie de Labé, en commun accord avec le président de la commission et surtout de la DPS. Tout de même, il est important de mentionner ici que cela doit être entériné par le conseil communal. Donc, c’est une proposition qui tient compte de votre question. Il n’est donc pas exclu que la mairie de Labé noue des partenariats avec le ministère de la Santé, les ONG locales et même internationales pour maximiser les ressources et garantir la disponibilité continue des produits contraceptifs. »
Sur la manière d’aborder la question avec les structures traditionnelles et religieuses, elle privilégie le dialogue et l’adaptation du vocabulaire.
« Alors, au-delà d’impliquer activement les leaders traditionnels et surtout religieux, on va utiliser beaucoup plus l’écoute et un vocabulaire compréhensible et simple. Au lieu de parler de contrôle des naissances, le mieux, c’est de parler d’espacement des naissances, en s’accentuant sur le bien-être de la mère et de l’enfant. À mon avis, cela résonne beaucoup mieux avec nos valeurs culturelles et religieuses », a lancé la vice-maire de la commune urbaine de Labé.
L’engagement parlementaire : vers une inscription durable dans les politiques publiques
Au-delà des initiatives portées au niveau des collectivités locales, la promotion de la planification familiale repose également sur l’engagement des décideurs nationaux. Pour l’Honorable Ousmane Diallo, députée de Labé, la question doit désormais dépasser le cadre des projets ponctuels pour être intégrée durablement aux politiques publiques et aux mécanismes de financement de l’État.

« Il faut dire d’abord que la planification familiale sauve des vies et construit l’avenir. Elle ne peut plus dépendre des projets ponctuels. C’est pour cela que je m’engage à voter une loi-cadre et à sécuriser son financement dans le budget de l’État, jusqu’au dernier village », affirme la parlementaire.
Pour elle, un engagement législatif et budgétaire plus important permettrait de faire de la planification familiale un véritable outil de santé publique et de développement.
« C’est le choix de la responsabilité, moins de mortalité maternelle, plus de filles à l’école, et une croissance maîtrisée pour tous », soutient-elle.
La députée de Labé appelle également ses collègues parlementaires à s’impliquer davantage dans la promotion de l’espacement des naissances et dans la sensibilisation des populations.
« Oui effectivement, j’invite mes collègues députés à faire de la planification familiale une priorité nationale. À se mobiliser pour voter les lois, sécuriser le budget et porter ce message dans nos circonscriptions », lance-t-elle.
Selon l’honorble Ousmane Diallo, cette mobilisation relève d’une responsabilité collective des élus envers les femmes, les enfants et les familles.
« C’est de notre responsabilité collective pour la santé des femmes et l’avenir de nos familles », conclut-elle
L’éclairage doctrinal : la position de l’islam
La perception d’une incompatibilité entre contraception et préceptes religieux constitue l’un des obstacles évoqués dans les communautés.
Consulté sur la position de la doctrine islamique, Elhadj Mansour Fadiga, imam de la mosquée de Nongo, chroniqueur islamique à la RTG et membre du Conseil islamique, affirme que l’islam n’interdit pas le principe de la planification familiale.
« L’Islam accepte le principe de la planification familiale, tant que celle-ci ne conduit pas la femme à blesser définitivement son appareil génital de reproduction », a affirmé le chroniqueur religieux dans les colonnes de nos confrères de Djely.com.
Poursuivant ses explications, Elhadj Mansour Fadiga précise les limites qu’il associe à cette pratique.

« Si, avec la pauvreté, la femme estime qu’il ne faut pas avoir beaucoup d’enfants et qu’elle veuille recourir à des moyens qui peuvent l’aider à ne pas tomber enceinte pour un certain temps, cela, l’islam le permet. Par contre, l’islam ne permet pas à la femme de blesser définitivement son appareil génital de reproduction », rapporte-t-il.
Pour étayer son propos, l’érudit cite notamment le verset coranique relatif à l’allaitement : ‘’Les mères qui veulent donner un allaitement complet allaiteront leur bébé deux ans complets. Au père de l’enfant de les nourrir et de les vêtir de manière convenable’’.
Les données compilées lors de la Conférence internationale sur la planification familiale (ICFP 2022) apportent également un éclairage sur la question.
Selon ces éléments, « dans l’Islam, la planification familiale (PF) est principalement abordée dans le contexte du mariage et de la famille ». Le document indique également qu’« aucun verset du Coran n’interdit au mari ou à la femme d’espacer les grossesses ou d’en réduire le nombre en fonction de leur situation physique ou économique ».
Les textes historiques font par ailleurs état de pratiques utilisées par les compagnons du Prophète pour espacer les naissances. Certains savants musulmans s’appuient également sur le principe de « permissibilité » (al-ibaha), selon lequel une pratique est considérée comme licite en l’absence de texte scripturaire explicite l’interdisant.
L’expertise médicale : santé publique et prise en charge clinique
Sur le plan médical, les professionnels de santé soulignent les conséquences que peuvent avoir les grossesses rapprochées ou non désirées sur la santé des femmes et des enfants.
Le docteur Thierno Ousmane Baldé, médecin en service à l’hôpital préfectoral de Tougué, insiste sur les effets de la planification familiale sur la santé maternelle et infantile.

« La PF a un impact immense pour la mère et l’enfant. Elle a permis de réduire la mortalité maternelle tout en espaçant les naissances. Elle permet aussi d’éviter les grossesses non désirées qui se terminent souvent par des avortements entraînant parfois des complications graves allant jusqu’à la mort », cite ce professionnel de la santé en service de l’hôpital préfectoral de Tougué.
« Concernant les enfants, cela permet aux mères de bien s’occuper d’eux, ainsi que leur évolution normale. Pour les options, chaque patiente ou cliente est un cas, d’où l’entretien et le choix qui permettent de choisir la méthode adaptée. Néanmoins, les méthodes à longue durée d’action sont meilleures, car ça permet d’éviter les oublis », explique-t-il.
Interrogé sur les rumeurs et les craintes régulièrement exprimées dans les communautés, le médecin évoque plusieurs préjugés.

« Les préjugés sont fréquents, tels que : ça arrête la naissance, ça pousse à la débauche, ou encore c’est contraire à la religion. Ce sont ces mêmes préjugés qui sont pris comme craintes. Pour les rassurer, on utilise les exemples simples et concrets avec un ton aimable », indique-t-il.
Sur la participation des hommes dans le parcours de soins, le praticien constate encore des limites.
« Pour l’implication des couples, on constate une faible évolution, surtout au niveau communautaire, car les tabous pèsent encore chez certains hommes. Cette implication est surtout remarquable chez les couples intellectuels », fait-il remarquer.
De son côté, le docteur Ibrahima Sory Baldé, chef du service des urgences de l’hôpital préfectoral de Koubia, considère la planification familiale comme un enjeu à la fois sanitaire et économique.

« Comme vous le savez, la planification familiale est une urgence médicale compte tenu de son importance dans la vie des familles, de la communauté, sur l’espérance de vie et surtout sur la santé des femmes et des enfants, sur l’économie, c’est-à-dire le panier de la ménagère. La sensibilisation est l’approche la mieux adéquate compte tenu de nos mœurs, nos coutumes et de la religion. Nos structures sanitaires renferment des personnalités bien formées en PF, donc on peut véhiculer des informations sûres, concrètes, basées sur la réalité. »
À propos de la crainte d’une stérilité définitive provoquée par la contraception, le chef du service des urgences de l’hôpital préfectoral de Koubia tente de rassurer les usagers.
« Nous entendons chaque fois des femmes ou des hommes dire que la PF arrête complètement la fécondité. Alors, nous les aidons à bien comprendre que c’est une façon de les aider à espacer les naissances pour garder la santé de la femme, de l’enfant et surtout avoir une famille heureuse avec une économie décente. Le jour où le couple désire avoir un nouvel enfant, il suffit juste d’arrêter la prise des produits de PF avec un bon conseil d’un agent de santé », assure-t-il.
Le médecin déplore toutefois la faible présence des conjoints dans les structures de santé pour les questions liées à la planification familiale.
« C’est rare de voir des couples aller dans des structures sanitaires pour la PF, même si la tendance évolue de plus en plus. Même si les maris sont d’accord, rares sont ceux qui aident leur femme à choisir la méthode voulue. Cela veut dire que les hommes vont être devant pour que leurs épouses aient la santé qu’elles méritent. »
Un enjeu à la croisée de plusieurs secteurs
La planification familiale ne se limite donc pas à une question médicale ou individuelle. Elle se situe à l’intersection de l’autonomie économique des femmes, de la santé publique, de l’action des collectivités locales et du dialogue avec les communautés religieuses et traditionnelles.
Les témoignages recueillis dans le cadre de ce reportage mettent en évidence la persistance de freins socioculturels, mais aussi la volonté de plusieurs acteurs de favoriser une meilleure compréhension de l’espacement des naissances.
Entre impératifs de santé, préoccupations économiques et considérations sociales et religieuses, la planification familiale demeure ainsi un sujet qui appelle davantage d’information, de dialogue et d’implication des différents acteurs de la société.
Alhassane Konah Baldé






